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HISTOIRE LOCALE : Amiens et la Picardie

Cette page est constituée par le cours d'histoire locale qui sera donné à l'IUTA d'Amiens pendant l'année universitaire 1998-99.


Chapitre 1. Amiens et la Picardie à l'époque des premiers Capétiens (de la fin du X° siècle à la fin du XII° siècle)


Bibliographie sommaire :
- R. FOSSIER (s. d.), Histoire de la Picardie, Privat, 1974
- R. FOSSIER, La terre et les hommes en Picardie, Amiens, 1983
- HUBSCHER (s. d.), Histoire d'Amiens, Privat, 1986
- A. de CALONNE, Histoire de la ville d'Amiens, tome 1, Amiens, 1899
- P. DESPORTES, Aspects de la Picardie au moyen-âge, Amiens, 1995
- P. FEUCHERE, "Une tentative manquée de concentration territoriale entre Somme et Seine : la principauté d'Amiens-Valois au XI° siècle", Revue du Nord, 1954


L'année 987 marque une rupture pour le royaume de France et pour la Picardie : les Carolingiens, qui détenaient le pouvoir depuis plus de deux siècles, sont évincés du trône de France au profit d'une famille beaucoup moins puissante, dont le domaine est centré sur l'Ile-de-France, les Capétiens.

I. La Picardie au XI° siècle


A/ Une zone disputée par plusieurs principautés territoriales

- Brève présentation géo-historique :
Au début du XI° siècle, l'espace picard est encore peu peuplé, à l'image du reste du royaume de France. On ne peut bien entendu pas mesurer précisèment la population à cette époque, faute de documents statistiques. La Picardie est encore assez largement couverte de forêts : il existe un réseau de forêts frontières, le long de l'Epte et de la Bresle à l'ouest, et du Tardenois à la Thiérache à l'est ; une série de forêts jalonnent la vallée de l'Oise et ses abords. En dehors de ces espaces forestiers, on trouve des établissements humains isolés. Mais ces villes, villages et hameaux sont reliés par un réseau de "routes", et aussi, le long des grands axes de circulation qui ont survécu depuis la conquête romaine, par des voies romaines. Ces voies sont pour la plupart toujours intensèment utilisées, du fait de leur rectitude et de leur bon état de conservation. Les principales relient Arras à Paris, Saint-Quentin à Troyes et Amiens à Chartres. La voie Arras-Paris est utilisée avant tout par les marchands flamands qui se rendent aux foires du Lendit, par Bapaume, Péronne, Roye, Compiègne, Crépy-en-Valois et Saint-Denis. La voie Amiens-Chartres est une des routes empruntées par les pélerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
- Les structures politiques de la Picardie :
Au XI° siècle, la Picardie n'est pas unifiée (et la notion même de Picardie n'est pas encore fixée de façon claire). Elle relève du royaume de France, mais dépend en fait de plusieurs princes territoriaux. Les rois de France ne disposent à cette époque d'un pouvoir réel que dans le domaine royal, dont fait partie une part du sud de la Picardie (Senlis et Compiègne notamment). Dans le reste de la Picardie, les droits régaliens, comme la frappe de la monnaie sont souvent usurpés. A Amiens, par exemple, ce sont les comtes, puis les évêques qui battent monnaie. Plusieurs princes territoriaux parmi les plus puissants du nord de la France exercent une influence en Picardie : les ducs de Normandie ont une influence dans le nord-ouest de la Picardie (Vimeu et Ponthieu notamment). On peut signaler que le duc de Normandie Guillaume, qui n'était pas encore alors "Le Conquérant", s'embarqua pour l'Angleterre en 1066 à Saint-Valery-sur-Somme. Le comte de Flandre, qui relève du Saint Empire Romain Germanique, exerce une influence sur le nord de la Picardie, jusqu'à Amiens à certaines périodes. Mais les rois de France restent présents en Picardie : en 987, Hugues Capet est élu roi par les Grands du royaume à Senlis ; il est préféré au Carolingien Charles de Lorraine. Ce dernier entre en lutte contre le nouveau roi, et est défait et capturé à Laon en 991. Cela renforce le pouvoir d'Hugues Capet sur le domaine royal.
Mais jusqu'en 1077, la principale puissance picarde est celle des comtes d'Amiens-Valois. La famille d'Amiens-Valois dirige à partir de 923 les trois comtés d'Amiens, de Valois et de Vexin. Mais ces trois comtés ne sont rassemblés dans les mêmes mains que jusqu'à 1027 et entre 1063 et 1077. La grande idée des Amiens-Valois est la construction d'une principauté nouvelle, mais cette volonté se heurte aux ambitions du roi, du comte de Flandre, du duc de Normandie et du comte de Blois (qui domine aussi la Champagne). Les comtes d'Amiens paraissent néanmoins puissants et riches à leurs contemporains, comme le rapportent GUIBERT de NOGENT ou ORDERIC VITAL. Dans un premier temps, le comte Gauthier II (987-1027) réduit à néant la vassalité théorique qu'il devait à l'évêque d'Amiens (fonction dont s'empare d'ailleurs sa famille dès la fin du X° siècle). A l'ouest et au sud, Gauthier II et son fils Dreux (1027-1035) étendent leur influence hors de Picardie, dans la vallée de la Seine et au-delà (ils reçoivent l'hommage des comtes de Meulan). Ils dominent aussi les comtes de Soissons et l'évêché de Soissons, puisqu'il revient à leurs cadets. Mais en 1027, les fils de Gauthier II divisent leur héritage : Dreux conserve les comtés d'Amiens et de Vexin, tandis que son frère Raoul prend le comté de Valois sous le nom de Raoul III (1027-1038). Les Amiens-Valois ne peuvent alors véritablement tirer profit des difficultés du comte Eudes II de Blois et du roi de France Henri Ier. Cette période marque une rupture dans la politique des Amiens-Valois, qui se tournent vers la Normandie et semblent même accepter la suzeraineté du duc. Dreux meurt prématurément en 1035, alors qu'il revenait, en compagnie du duc de Normandie Robert le Diable (père de Guillaume) d'un pélerinage à Jerusalem. Son fils Gauthier III (1035-1063) lui succède, mais il hésite entre le parti normand et le parti capétien. Son entrée en lutte contre les Normands entraîne son empoisonnement sur ordre de Guillaume de Normandie. Il meurt sans héritier, et les deux comtés d'Amiens et de Vexin reviennent à son cousin Raoul IV de Valois (1063-1074).
Raoul III de Valois, et son fils Raoul IV ont d'abord été proches du comte de Champagne. Mais Raoul IV se dégage de la tutelle champenoise dès 1038 et prend la tête de la résistance au roi. Raoul IV est un homme de guerre et un homme politique remarquable, mais il emploie des méthodes brutales. Il est donc mal vu par les gens d'Eglise qui encourage à cette époque les mouvements de paix. Il se bat surtout pour son propre compte : il prend Montdidier en 1054, et participe à la guerre de Péronne avant 1071. Il agrandit aussi ses possessions et son prestige par mariage. Son premier mariage lui apporte les comtés de Vitry et de Bar-sur-Aube. Il épouse en secondes noces la veuve du roi Henri Ier, Anne de Kiev, malgré l'excommunication papale. Ce mariage est au moins en partie dû à son mécontentement de n'avoir pas été choisi comme régent à la mort de Henri Ier (on lui a préféré Beaudoin V de Flandre). Il devient à cette époque un personnage très puissant, puisqu'il est premier conseiller de la curia royale de Philippe Ier (il est cité plus de trente fois dans les actes de Philippe Ier qui nous sont parvenus). Sa puissance se renforce en 1063. A sa mort, en 1074, Raoul IV détient directement 7 comtés : Amiens, le Vexin, le Valois, le Tardenois, Montdidier, Vitry et bar-sur-Aube. Mais trois ans suffisent à ruiner son oeuvre : son fils cadet Simon lui succède jusqu'en 1077. Simon s'était d'abord destiné à une vie religieuse, puis il avait dû accepter le titre comtal. Au départ, il semble avoir fait preuve d'energie : il remporta même une victoire sur le roi Philippe Ier. Mais Simon supporte mal les reproches faits à son père, mort excommunié. Selon GUIBERT de NOGENT, Simon fut tellement impressionné par la vue du cadavre de son père en décomposition (il l'avait fait exhumer pour qu'il soit enterré en terre consacrée) qu'il décida de se retirer du monde.
THIBAUT de MARLY écivit ceci à son sujet :
"Simon de Crespi...
Le comte Raoul son père défoui
Et trouva en sa bouche un froit plus que demi
Qui li mengoit la langue dont jura et mentit
Li cuens vit la merveille ; moult en fu esbaï :
Es-ce donc mon père qui tant chastiaux brûla !
"

Après la fuite de Simon, son héritage est dépecé et c'en est définitivement fini des espoirs de constituer une principauté territoriale d'Amiens-Valois. Entre 1077 et 1104, date à laquelle Enguerran de Boves s'empare du comté d'Amiens, la situation est assez confuse.
Vers 1075, les Capétiens ont un peu accru leur influence en Picardie : même s'ils n'ont pas agrandi leurs propres possessions, ils se sont assuré le contrôle et la protection de certains établissements ecclesiastiques : Beauvais, Noyon, Laon, et les grandes abbayes de Saint-Riquier et de Corbie.
B/ Mouvements de paix de Dieu et mouvements communaux

1. Les mouvements de paix de Dieu

Le début du XIème siècle est une période de violence, et les Picards cherchent à établir des conditions plus favorables aux activités humaines. Entre 1000 et 1030, un mouvement rapproche les populations et les hommes d'Eglise, qui souhaitent établir des moments de paix. Ces mouvements de paix de Dieu se sont déroulés en deux temps.
Les premiers mouvements, qui éclatent à Laon entre 1010 et 1025, mêlent les revendications de paix à la contestation de la domination seigneuriale. Ces mouvements sont considérés comme hérétiques et férocement réprimés. A Amiens, la situation évolue plus calmement : en 1021, une paix défensive est conclue entre les habitant d'Amiens et de Corbie, avec la bénédiction de l'abbé de Corbie et de l'évêque d'Amiens (qui fait alors partie de la famille Amiens-Valois). Les deux communautés instituent une réunion annuelle qui se tient à Amiens le jour de la Saint-Firmin (le 11 octobre) devant le comte et l'évêque. Cette institution n'est pas exempte d'arrière-pensées : elle permet aux seigneurs amiénois d'établir un certain contrôle sur l'abbaye de Corbie. L'inégalité des rapports entre Amiens et Corbie est corrigée en 1050, lorsque le pape confirme l'exemption de l'abbaye vis-à-vis de l'autorité episcopale (l'abbé ne doit rendre de comptes qu'au pape). A partir de 1050, la réunion annuelle a lieu dans la plaine de Daours, entre les deux villes. A cette époque, les monnaies amiénoises portent l'inscription "PAX". Pendant cette période, des associations de paix sont jurées à Beauvais (1023) et Laon (1030).
La fin de la domination des Amiens-Valois, en 1077, amène la naissance d'une association de paix dans la cité d'Amiens. Entre 1091 et 1095, une charte est promulguée, qui met fin aux abus de pouvoir des vicomtes. C'est une loi de paix qui définit certains points de procédure et garantit certaines libertés : un habitant d'Amiens n'a à répondre à une accusation que si une plainte est déposée ; tout accusé à le droit d'être conseillé ; l'accusation doit être soutenue par un témoin. On fixe aussi un maximum légal aux amendes. Cette charte est rendue par les deux comtes dans la cathédrale. C'est une loi civile originale, car elle montre une volonté de renforcer la justice, et elle est adoptée par une assemblée urbaine. Mais cette charte n'a probablement pas été appliquée très longtemps, car elle fut adoptée pendant une période troublée par des comtes qui ne gardèrent que peu de temps le pouvoir.
Ces serments de paix sont sacrés, car ils sont prononcés devant des religieux.
Beauvais offre aussi un bon exemple d'association de paix. Voici le texte du "Serment pour la paix de Dieu" de Beauvais (1023) :
"Je n'attaquerai pas le clerc ou le moine ne portant aucune arme, ni leur compagnon allant sans arme et sans écu. Je ne prendrai pas leur cheval, sauf le cas de flagrant délit.
Je ne saisirai pas le vilain ou la vilaine, ni les sergents, ni les marchands ; je ne prendrai pas leurs deniers, je ne les mettrai pas à rançon...
Je n'incendierai ni n'abattrai de maison, sauf si j'y trouve un chevalier de mes ennemis ou un larron. Je ne couperai, ni ne déracinerai, ni vendengerai les vignes d'autrui sous pretexte de guerre, si ce n'est sur la terre qui est mienne ou qui devrait être mienne.
Je ne détruirai pas de moulin et je ne déroberai pas le grain qui s'y trouvera sauf quand je serai en chevauchée ou à l'ost...
Je ne tuerai pas le bétail du vilain, sauf pour assurer ma subsistance et celle de mes gens.
Ces promesses ne valent pas pour le cas où je bâtirai ou assiégerai un château, où je serai à l'ost du roi ou de nos évêques, ou en chevauchée...
Du Carême jusqu'à Pâques, je n'attaquerai pas le cavalier désarmé...
"

Le second temps des mouvements de paix correspond à la fin du XIème siècle : il est le fait de l'aristocratie ecclesiastique et des princes territoriaux, qui canalisent la force ainsi dégagée et envoient seigneurs et chevaliers combattre pour la Terre Sainte (mais en Picardie, peu de nobles partent en croisade). A la fin du XIème siècle, les institutions de paix fonctionnent bien. Par exemple, en 1096, l'évêque d'Arras Lambert obtient l'appui de la comtesse de Flandre pour ramener à la raison deux seigneurs de Bapaume qui détroussaient marchands et paysans. Mais ces institutions ont des limites : jusqu'à la fin du XIIème siècle, razzias et vengeances perturbent la vie des campagnes picardes.
2. Les mouvements communaux

Les mouvements communaux découlent des mouvements de paix de Dieu. Le mouvement communal se développe en France du nord au début du XIIème siècle. A Beauvais, une commune est créée dès 1099.
Une commune est, au moyen-âge, une ville qui a acquis son autonomie politique, judiciaire, fiscale et économique. Les mouvements communaux sont plus ou moins violents. Ils se font surtout contre les pouvoirs seigneuriaux, ce qui suscite de fortes oppositions. Par exemple, GUIBERT de NOGENT, à la fois noble et abbé, s'écrie "Commune, nom nouveau, nom detestable !".
A Laon, la commune est jurée en 1111. Le pouvoir y était partagé entre plusieurs juridictions ecclesiastiques (évêque, abbés de Saint Vincent et de Saint Jean). Depuis 1106, l'évêque était Gaudry, et ses moeurs semblaient discutables aux Laonnois. En 1111, le clergé, les chevaliers et les marchands s'unissent pendant une de ses absences et prêtent un serment commun. D'abord, l'évêque semble se rallier à cette initiative, mais en 1112, fort de l'appui du roi Louis VI, il suspend les libertés et privilèges de la commune. Une émeute épouvantable se produit alors, causant de nombreux morts, dont l'évêque, l'abbesse de Saint Jean-des-Vignes et de nombreux bourgeois de factions rivales. Une longue période de troubles s'ouvre, close en 1128 par l'intervention royale.
A Amiens, la situation est très différente. La commune est jurée en 1113 par les bourgeois et les clercs, qui reçoivent le soutien de l'évêque. Les membres de la commune sont liés par un serment d'aide mutuelle, et le but premier de cette commune est la paix. Le moment est assez mal choisi pour établir une commune, du fait des troubles de Laon, mais les Amiénois sont pressés par les événements : ils avaient perdu confiance dans leur prince laïque, qui est alors Enguerran de Boves, car il avait alourdi les contraintes banales. L'évêque soutient la commune car c'est une action qui va dans le sens de la politique ecclesiastique, et car il souhaite protéger son pouvoir et éviter l'éclatement d'Amiens en seigneuries distinctes. La commune bénéficie aussi de la protection du roi, qui encourage systématiquement les mouvements communaux, car il veut montrer qu'il est le garant de la paix, même en dehors du domaine royal.
En 1113 commence une lutte qui dure jusqu'en 1117 ; d'une part on trouve les bourgeois d'Amiens, l'évêque, le clergé, le vidame de Picquigny et le roi ; de l'autre, Enguerran de Boves, son fils Thomas de Marle et le chatelain d'Amiens Adam. Le chatelain et les partisans du comte sont retranchés dans la tour du Castillon, qui est une formidable place-forte. Les bourgeois sont maîtres du reste de la ville, mais ils subissent de lourdes pertes en donnant l'assaut au Castillon. En 1114, l'évêque d'Amiens Geffroy, découragé, décide de se retirer du monde et il part dans la Chartreuse. Un concile d'évêque, réuni à Beauvais, rappelle Geffroy à son devoir et excommunie Thomas de Marle en décembre 1114. Thomas de Marle était réputé pour sa cruauté et sa haine de l'Eglise : il avait fait incendier plusieurs métaieries episcopales, il avait même brûlé une église et la population qui s'y était réfugiée (au mépris du droit d'asile) ; on rapporte même qu'il coupa de part en part un vieil ermite "en souvenir de Saint Martin" !. Thomas de Marle est symboliquement dégradé de la chevalerie, et l'action à mener contre lui est assimilée à une croisade. C'est Louis VI qui prend la tête de cette expédition, pendant le Carême 1115. Il s'empare d'abord des châteaux de Crécy-sur-Serre et de Nouvion, bâtis illégalement sur des terres appartenant aux religieux de Saint-Jean de Laon (cette campagne est relatée par SUGER, dans sa Vie de Louis VI le Gros. Louis VI entre à Amiens le 11 avril 1115, mais le siège du Castillon dure encore deux ans. La tour est démolie après sa capitulation et Thomas de Marle est déchu du comté d'Amiens (mais il conserve Boves), qui revient à un cousin du roi. Le nouveau comte délivre une charte à la commune, qui est la première à ne pas rassembler toute la population, mais seulement les bourgeois et les clercs.

II. Vivre en Picardie aux XIeme et XIIeme siècles


A/Un monde avant tout rural

- Les mises en valeur des campagnes :
Vers l'an mil le paysage rural se présentait comme une série de clairières labourées entourées d'une vaste zone de friches (pour l'élevage) et d'un cordon forestier. Des petits défrichements se multiplient à partir du début du XIeme siècle. Dans un premier temps, quand les paysans ont davantage d'outils et de main d'oeuvre, ils s'attaquent aux zones de friches plutôt qu'à la forêt. On a longtemps pensé que le défrichement était avant tout forestier à cause de l'emploi du terme silua par les chroniqueurs médiévaux. Or les défrichements touchent en premier lieu les riès (friches couvertes de ronces), les larris (herbe rase et pelée), les avesnes (sols maigres et pierreux), les garennes (sols sableux). Cela est dû à l'insuffisance de l'outillage en fer, indispensable pour la déforestation. Les paysans ont aussi défriché des petits bois, qui étaient très nombreux et qui gênaient les communications entre les villages. Ces bois n'étaient pas entretenus et avaient mauvaise réputation, car ils pouvaient abriter des animaux néfastes aux cultures ou des hors-la-loi.
Les défrichements, assez peu nombreux au XIeme siècle, se développent au XIIeme siècle, et se poursuivent jusque vers 1275. On ne peut les percevoir qu'à partir des documents qui nous sont parvenus, qui nous donnent probablement une vision déformée du phénomène. Il faut remettre en question une idée reçue, celle du moine défricheur. les défrichements ecclesiastiques sont beaucoup moins nombreux que les défrichements laïcs. Notre vision déformée sur ce point est due à la surabondance des sources ecclesiastiques.
GEORGES DUBY affirme, dans son ouvrage L'économie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médiéval que "les Clunisiens menaient une vie de type seigneurial, donc oisive. Ils attendaient qu'on leur donnât en aumône de la terre toute faite, toute munie du personnel necessaire à sa mise en valeur, des manses "vétus", comme on disait alors, d'hommes et de bétail. Ils ne se souciaient nullement de défricher. A la fin du XIeme siècle, de nouveaux ordres religieux plus soucieux d'ascétisme décidèrent de s'établir dans la solitude, au milieu des friches ; ils restaurèrent en même temps la dignité du travail manuel."
Mais ces nouveaux monastères s'installèrent dans des clairières déjà partiellement aménagées. De plus, ces communautés religieuses se vouaient surtout à l'élevage et se préoccupaient assez peu d'étendre les champs.
On peut mettre en évidence les défrichements ("essarts") par la toponymie, qu'il faut toutefois utiliser avec précaution.
On ne peut mettre en relation directe l'essor démographique et les défrichements en Picardie : les défrichements sont très importants entre 1150 et 1180, alors que l'essor démographique a surtout lieu entre 1180 et 1220. Sur les terres laïques comme sur les terres ecclesiastiques, les défrichements sont l'oeuvre des paysans du terroir, mais aussi des "hôtes", qui sont jusqu'au début du XIIIeme siècle des hommes libres étrangers à la communauté locale. Ils sont donc davantage soumis à l'autorité seigneuriale (ils peuvent être déplacés et taxés plus lourdement).
Dans les premières années qui suivent les défrichements, les taxes sont souvent allégées car les terres ne rapportent pas encore beaucoup. Par exemple, au milieu du XIIeme siecle, Saint-Prix de Saint-Quentin concède une solitude à Ribemont et il s'engage à ne pas exiger de redevances avant 4 ans de cultures. Les terres nouvellement défrichées sont intégrées aux terroirs voisins et sont comprises dans le système de rotation des cultures.
Le défrichement est une opération rentable pour tous : le seigneur y gagne des redevances, les hôtes y gagnent une terre à cultiver. Il ne faut pas surestimer ce mouvement de défrichement, inférieur à 30000 hectares probablement pour la période.
- l'organisation des cultures :
A partir du XIeme siècle se développe le double emblavement, point de départ des assolements : on introduit dans les terroirs des semailles de printemps. La cause en est probablement une succession d'hiver desastreux qui ont fait pourrir les grains semés en automne. Ce double emblavement est un remède à la disette. On a peut-être, au départ, réemblavé les terres après le pourrissement des premières semailles. Un des signes de cette pratique est la culture d'avoine, céréale de printemps (mise en évidence dès 1043 sur la haute Somme, à Cauvigny). Pour pouvoir faire un double emblavement, il faut davantage amender la terre.
L'étape suivante est l'apparition des soles. L'assolement commence quand les semailles se fixent sur une portion particulière du terroir (qui, en Picardie, est appelée "roye") et quand se met en place une rotation régulière entre les cultures. Les premiers témoignages écrits sur l'assolement datent de 1220 : la loi de Forceville (au nord-ouest de Corbie) prévoit des amendes pour les paysans qui laissent passer leurs chevaux de la jachère à la "roye des mars".
Le cycle triennal commence à s'imposer à la fin du XIIeme siècle. Il se caractérise par l'extension des royes au finage entier. Elles sont souvent d'un seul tenant et le rythme de rotation est triennal (blé d'hiver/blé de mars/jachère). On établit aussi des soles d'égale surface.
Les mouvements de défrichements amènent aussi la mise en place de nouveaux lieux d'habitat : l'éloignement des terres nouvellement défrichées par rapport au village entraîne la création d'habitats secondaires (hameaux ou fermes isolées). Des villages nouveaux naissent aussi : le défrichement de la forêt de la vicogne entraîne la fondation de Beauval en 1144. Cette fondation est une initiative seigneuriale. D'autres villages naissent d'une initiative paysanne, comme Longuevillette, à 5km au nord-ouest de Beauval. C'est un terroir minuscule, sans chateau et sans église.
- Le cadre essentiel des campagnes : la seigneurie
c'est au XIeme siècle que s'établissent les seigneuries banales. Le premier rapport qui s'établit entre seigneur et paysans est un rapport de domination/protection. Les paysans peuvent être enrôlés dans l'armée seigneuriale : en 1146, les paysans de la seigneurie de Boves avaient été requis pour prendre les armes. La domination seigneuriale est aussi économique : seul un homme riche peut installer un moulin, un four, ou faire construire un pont. Les pouvoirs seigneuriaux imposent ensuite l'obligation d'utiliser les équipements banaux. Les seigneurs contrôlent et créent aussi les marchés locaux. les dépenses seigneuriales augmentent progressivement, mais elles sont couvertes, à cette époque, par le développement agricole. Pour réduire ses frais, le seigneur a de plus en plus recours à la corvée, qui se développe surtout après 1175 : les paysans doivent contribuer à l'entretien des défenses et des équipements collectifs.
La seigneurie est divisée en deux parties : la reserve et les tenures. La reserve est le domaine qui est exploitée en faire-valoir direct par le seigneur ; elle est composée du chateau, de terres cultivées directement pour le seigneur et de friches et de forêts, reservées à la chasse. les tenures sont les parcelles (manses) qui ont été allouées aux paysans, moyennant redevances et corvées.

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Mis à jour le 24 décembre 1998